Etape 3 : Courmayeur/Champex-lac

Psychologiquement c’est très important de repartir en bon état de Courmayeur. On passe dans la partie haute de la ville. Je reconnais le resto où on a mangé cet été. On passe au milieu d’une manifestation de retraités très enthousiastes. On sort progressivement de Courmayeur et à ma grande surprise et satisfaction, on n’emprunte pas l’itinéraire du début de la CCC que j’ai fait 2 ans plus tôt. On monte directement et tout droit au refuge de Bertone sur les hauteurs de la ville. Ça va taper fort mais c’est encore tôt donc on ne souffrira pas trop de la chaleur. Ça va mais j’ai du mal à distancer une ‘’gordita’’ anglaise. Ça ne me plait pas. Je suis souvent dans des groupes de coureur ‘’en forme’’ plutôt ‘’qu’en formes’’ mais on voit que certains coureurs arrivent à compenser leur surpoids par un mental de tueurs. Je sentais que cette anglaise ne voulait pas lâcher le morceau. Une énième relance à la course en montée aura eu raison d’elle. Qu’est ce qu’on peut être ridicule parfois, et si loin de l’arrivée… La montée est raide, il commence à faire chaud. Je double pas mal de concurrents. J’en vois de plus en plus sur les bas-côtés pour reprendre leur souffle. Pour l’instant je n’ai pas vraiment d’infos sur le classement. Je suis persuadé d’être loin car j’ai fait quelques siestes de récup assez longues, à tort. Toutefois je ne m’en préoccupe pas. Je veux finir. Mais je ne veux quand même pas être ridicule… Je double un suisse qui boîte bas. Il a l’air d’être très mal en point et courageux. J’entends un gars en train de crier dans une langue qui semble être du portugais. Que se passe t’il. Une chute ? Une expression brutale d’un trop plein émotionnel ? Le gars est en fait un supporter. Il me double et me laisse sur place pour rejoindre son athlète, un brésilien, qu’il a du louper à Courmayeur. Les timings sont parfois durs à respecter dans ce type d’environnement que les suiveurs ne connaissent pas bien. Pour ma part, j’avais laissé à Mary un planning avec mes temps de passage théoriques. Initialement je rêvais et tablais sur un 33H naïvement utopique. Je me résonnais ensuite en partant plutôt sur un 40H conservateur et réaliste. Je l’ai finalement suivi quasiment au quart d’heure près. Mary a géré le timing à la perfection de son côté. On arrive à Bertone. Il commence à faire vraiment chaud. Je m’hydrate et m’alimente bien car je sens que je faiblis. Je paye certainement la montée rapide. La traversée jusqu’à Bonatti va être assez pénible malgré le profil assez ‘’plat’’ de cette section. J’aurai bien du mal à relancer mes courses pendant 10KM. Heureusement que ces paysages du Val Ferret sont splendides. On y a randonné début Août en famille. Ce côté du massif du Mont Blanc est très sauvage et bien plus spectaculaire qu’à Chamonix. Les parois rocheuses s’élèvent très brutalement. On aperçoit les restes des derniers glaciers qui s’évanouissent inexorablement sous forme de torrents spectaculaires et très bruyants. Je vais être assez seul pour une fois sur cette section. Les groupes de coureurs se font et se défont au gré de la forme. Je vais croiser toutefois pas mal de groupes de randonneurs. Pas mal d’américains en bonne forme qui nous lancent des ‘’gogogo’’ et des ‘’amazing’’ familiers. J’arrive finalement et péniblement au refuge de Bonatti. J’y fais une micro-sieste de MN pas au programme au face du massif. Des touristes y sirotent une bière fraîche mais ça ne me fait même pas envie. Je me sens faiblard mais je puise dans mes ressources pour repartir avec un coureur qui a été suivi par son assistance jusqu’à cet endroit improbable. Ils lui chantent des chansons paillardes, lui font des danses…On repart enjoués tous les 2. Je le suis aux basques pour prendre son rythme et repartir dans une bonne dynamique après avoir pris une rapide photo du grand col Ferret vers lequel on se dirige avec un peu d’anxiété. Fin de cette traversée semi-plate. On descend vers Arnouvaz où se trouve le prochain ravito. Beaucoup de supporters y sont massés malgré l’accès très compliqué puisqu’en cul de sac, c’est vraiment l’extrême limite du Val Ferret. Je ne m’attarde pas trop car je veux en découdre au plus vite avec ce grand Col Ferret que j’ai franchi avec difficulté dans le grésil et la neige 2 ans plus tôt au moment de la CCC. Je m’arrête finalement 1 MN de plus pour enlever des gravillons dans mes chaussures et en profite pour discuter avec une mamie qui a du mal à gérer ses 2 ados turbulents. Je leur propose de m’accompagner un peu mais ils me font nonchalamment comprendre que c’est pas du tout leur truc. Le début de de l’ascension se fait à un rythme de limace. J’ai beaucoup de mal mais je ne suis pas le seul. Des groupes de coureurs fatigués se forment alors. On n’ose pas doubler le gars en tête de la troupe de peur de le payer cher plus tard. Les plus lents finissent par laisser passer car c’est vrai que c’est assez agaçant de se sentir suivi à la trace même quand ça va pas vite. Je hausse un peu le rythme inconsciemment, je suis si pressé de revoir à nouveau les miens, ma mère et Lily qui n’ont pas pu suivre la première partie du parcours. J’ai le temps de jeter un œil sur les messages du groupe Whattshap dont ceux de Béber et Thierry qui semblent suivre l’évènement de très près, qui font beaucoup de bien. J’aurais passé les 100KM ! Ils ne se connaissent pas ces deux là mais je pense qu’ils s’entendraient bien. Je me retourne une dernière fois pour profiter de ce paysage grandiose et aperçoit le sommet du col au loin après un faux-plat. Je salue les bénévoles qui se sont montés un stand de cuisine bien sympathique pour y passer le week-end. Ils ne manquent de rien. Boissons fraîches, plats préparés… Ça y est on est en Suisse. Je crois que le grand col Ferret marque la séparation entre France, Suisse et Italie. Je ne m’attarde pas trop car le temps redevient menaçant. On voit qu’il y a de l’orage sur les hauts sommets suisses en face. Décidément il ne fait jamais beau ici. Cette partie est aussi incroyablement sauvage. Rien que d’y penser j’ai envie d’y retourner en famille par exemple. Je commence la descente en silence. Je suis serein car je sais que je peux laisser aller ma course sans inquiétude, c’est un tracé régulier pas très pentu et pas très technique. Je suis à nouveau tout seul. Il n’y a aucun bruit. Je finis par doubler un concurrent d’un certain âge qui me fait penser à ces ‘’rocs’’ montagnards à qui rien ne peut arriver. Je sens que ça ne lui plait pas trop car il ne fait aucun effort pour se mettre sur le côté. On passe par une ferme d’alpage qui doit être La Feule où se trouve un petit ravito avec des yourtes. Mes gourdes sont pleines, j’ai retrouvé un bon rythme, en plus il pleut donc je continue ma descente. J’ai tendance à nouveau à descendre trop vite. Je me dis à nouveau ‘’on verra bien’’. Je retrouve un coureur suisse du coin qui me dit qu’on est très près de La Fouly. Je me méfie toujours des commentaires sur la proximité du prochain ravito. On se fait souvent couillonner par des gens qui ne veulent pas nous démoraliser et nous annoncent des distances plus courtes que la réalité. Ça n’y loupera pas. La Fouly se révèlera être bien plus loin que mon compère ne me l’avais indiqué. J’entendrai d’ailleurs le fameux coureur appeler sa femme pour la retrouver finalement sur un autre endroit. On arrive en bas de vallée. Je vois Philippe venu à nouveau à ma rencontre. On fait alors le reste du chemin en courant ensemble. Je suis dans ma course et adopte involontairement un rythme assez rapide à nouveau. C’est si confortable d’emprunter une descente régulière qui fait même ensuite place à un passage sur le bitume. Je laisse aller comme on dit et lui demande plusieurs fois si ça va. Il me répond à chaque fois que c’est OK mais j’ai du mal à le croire à nouveau. Il a pourtant cette fois des chaussures plus adaptées à la course . Je l’entends respirer très fort et devine son sac de rando valdinguer encore dans tous les sens. Quelques photos mythiques ont été prises… On retrouve toute la team au complet. Ma mère semblait impatiente de voir si son petit n’avait pas pris trop cher sur les 24 premières heures du parcours. Elle a l’air rassurée. Tout le monde est bien souriant malgré le rythme imposé pour me suivre. Courmayeur est à plus de 2H de route de là quand même. Je discute un peu avec eux. Les barrières horaires s’éloignent de plus en plus. Je suis zen. On s’installe alors au ravito avec Mary et Adrien. Un petit jeune vient gentiment nous expliquer qu’il n’y a pas d’assistance personnelle ici et qu’il faudrait que je m’en aille au plus vite. On se pose alors à l’extérieur. Je suis un peu triste de les laisser si vite mais ce sont des moments d’une intensité incroyable. Je sens que la team vit pleinement l’évènement, se rend compte de la difficulté physique et mentale de la compétition, et ne me transmet aucun stress. J’avais d’ailleurs abordé plusieurs fois abordé ce sujet avec Mary au cours des semaines précédentes. Je lui avais demandé de faire en sorte de n’avoir aucune contrariété pendant ses 2 jours. C’est pile ce qu’il aura fallu pour revenir ensuite dans le monde réel…Elle a été royale. Elle aura réussi à maintenir le groupe au top sur tout le week-end et aura géré tous les imprévus avec brio. Avec le recul, il me semble presque que la team avait l’impression de suivre un top runner ! C’était bien agréable. Philippe m’accompagne jusqu’à la bifurcation vers la forêt où s’enfoncent les autres coureurs. Je suis presque déçu car je m’imaginais continuer sur la route pendant au moins 10KM comme cela avait été le cas pendant la CCC en 2017. En fait on va suivre un chemin forestier le long du cours d’eau. Je suis alors un coureur canadien avec qui je papote un long moment. Il m’explique être assez récent dans la discipline et avoir du participer à des épreuves très longues au Québec pour pouvoir avoir ses points qualificatifs à l’UTMB. Ils ont peu de hautes montagnes chez eux. Il me fait part de la chance que nous avons d’avoir de si beaux massifs dans les alpes. Il me demande quelques infos sur la suite du parcours. Il est juste venu passer 1 semaine sur place avec sa famille qui l’attend à Champex. On continue à courir sur un très bon rythme et doublons beaucoup de coureurs qui semblent médusés de voir des gars avec autant d’énergie. On ne voit pas le temps passer quand on papote comme ça. Je le laisse finalement partir car je ne peux le suivre. On est à plus de 12KM/H ! Je me dis que je risque de ne plus jamais le voir. Je laisse aller dans une partie dont je me rappelle bien avec des chalets magnifiques et avec les abords parfaitement aménagés. La classe et la sobriété suisse. On passe alors par un petit ravito et une zone de bippage. Il a peut-être été rajouté pour éviter que des tricheurs soient tentés de faire cette longue descente dans un véhicule d’assistance. J’ai lu cette possibilité dans le récit de Dominique Simoncini qui disait avoir aperçu de nombreux coureurs avoir recourt à cette lamentable ‘’astuce’’. On s’imagine qu’en faisant un sport ‘’nature’’ on aura à faire qu’à des gens intègres et respectueux. Mais il y a bien des cons partout. Les organisateurs sont désormais très attentifs à ces détails. Je croiserai à nouveau la team en chemin au niveau d’une petite bifurcation qu’ils avaient repérée à l’aller. Agréable surprise qui rebooste toujours énormément. Cette fois Philippe ne veut pas m’accompagner un peu… On s’approche de la montée vers Champex qui a l’air assez courte. Elle se révèlera plus dure que prévu. Je double 3 gars qui semblent être originaires d’un pays de l’Est. On se salue. Ils n’ont pas l’air contents que je les double. On va alors jouer des muscles tout au long de la montée à celui qui arrivera au sommet en premier. Je pense qu’ils en avaient quand même sous le pied car ils me semblent très jeunes, ce qui est rare sur des courses aussi longues, et car je les ai entendu brailler pendant 30MN sans interruption et sans être apparemment essoufflés. Je reviens alors au niveau d’un espagnol que j’ai déjà doublé plusieurs fois. On parlotte rapidement, il a l’air d’être dans le dur. Je lui souhaite bonne chance. On passe ensuite par un sentier de découverte de champignons, ça existe en Suisse, première fois que je vois ce type d’endroit, détaillant toutes sortes d’espèces. Ce lieu est véritablement caffi de champignons. On a l’impression que c’est un libre-service gratuit de champignons ! Certains me sont inconnus, mais je vois aussi des pieds de mouton, des girolles, des lactères…pas de cèpes toutefois. On aperçoit les premières maisons de Champex-lac. Cet endroit est magique perché sur les hauteurs. Les supporters sont nombreux et nous encouragent avec des grosses cloches. Je retrouve toute la team au complet à l’entrée du ravito. Je commence à être un peu marqué par les efforts. Mary et Adrien, les seuls accrédités à aller dans la zone des coureurs, m’accompagnent à l’intérieur, toujours très très ‘’pros’’. Je n’ai jamais vu Adrien auparavant dans cet état d’excitation et très concentré sur l’état de son pauvre père. Je m’allonge sur un banc les yeux ouverts. Ils me changent les chaussettes, les chaussures, le tee-shirt, me passent un coup de gant sur les jambes et sur tout le corps. C’est bien agréable. Je gobe 1 soupe ou 2 puis essaye de prendre un peu de repos. Je sens que si je m’endors je ne repartirai pas de sitôt. Mary veille attentivement à ce que ce ne soit pas le cas. Je me décide à repartir quand je vois de nombreux coureurs faire la même chose et je ne veux pas faire trop patienter la team. Il fait désormais nuit. Ça couine un peu au niveau du dos mais je me sens bien à nouveau. Mary, Adri et Phiphi m’accompagnent le long du lac. L’ambiance est très tranquille, il commence à faire frais. Les gens sont attablés devant des raclettes à l’intérieur des restos…On reviendra un jour dans le coin c’est sûr ! Il y a quelques convois de supporters qui nous klaxonnent dont la team que j’aperçois une dernière fois avant Trient. Les supporters Whatshap ont l’air d’être en forme également. Ca sent la troisième mi-temps très arrosée du côté de la sortie du rugby à Montpellier n’est-ce pas Benoît ? Il a l’air d’être très en forme le cycliste en herbe ! Paraît qu’il a même mis son réveil plusieurs fois dans la nuit pour voir où j’en étais. Impressionnant ! Du Rourou pur jus !

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