Partie 1 : Chamonix-Les Contamines
30 Août 2019 17H55, place du triangle de l’amitié à Chamonix, me voilà prêt à prendre le départ de l’UTMB parmi mes 2500 compères. Je viens de laisser ma dream team dans la foule après un passage à notre repère habituel où je me suis abstenu de prendre une petite bière pour une fois.
La pluie vient de s’arrêter de tomber. C’est peut-être le signe d’un week-end cool qui commence.
Je pense à notre week-end passé 4 années plus tôt avec Adrien et Mary entre Vallorcine et Chamonix, et je me revois en train de leur dire ‘’je veux faire cette course avant mes 50 ans’’ sans me douter de ce que cela représentait exactement.
Pourtant j’ai du mal à y croire. J’y suis à ce fameux sommet du trail mondial. Le graal de tout trailer qui se respecte, l’UTMB, l’Ultra Trail du Mont-Blanc.
Le speaker n’a pas de mal à chauffer la foule massée autour de la zone de départ. La musique d’ERA commence à retentir, une multitude d’émotions fortes nous traversent tous l’esprit. Je vois même des coureurs dans un état de transe presque mystique et du coup flippante pour moi, la course d’une vie peut-être pour eux.
Catherine Poletti déclenche le starter. Ça y est on est partis pour 171km/+10000m et plus de 30 heures de course en montagne.
Une compagne décidée à profiter de son coureur de mari jusqu’à la dernière seconde se retrouve emportée par la foule au milieu des autres concurrents. Sa soirée commence mal !
La foule est très impressionnante. Mary m’a envoyé un texto pour me dire qu’elle se trouvait vers la poste sur la droite mais je n’arrive pas à croiser son regard rassurant. Ça m’embête mais je me dis que je vais retrouver la team aux Contamines si tout se passe bien.
Le premier km se fait quasiment en marchant tant la route est étroite et les coureurs surexcités. Les petits couillons habituels qui se prennent pour Kilian Jornet essaient de doubler dangereusement quitte à propulser leurs collègues dans les barrières. Je suis notamment marqué par l’un d’entre eux qui s’est fait tatouer ‘’UTMB finisher 2018’’ avec le profil du Mont-Blanc sur la face arrière du mollet droit, et qui se sert déjà des bâtons pour se préserver un espace. Il me fait peine et l’oublie vite pour profiter de ces instants magiques. La foule continue à être impressionnante jusqu’aux Houches au KM 8. On se croirait presque sur le tour de France, vraiment ! Les gens crient, nous interpellent par nos prénoms inscrits sur les dossards, agitent des énormes cloches savoyardes, brandissent des pancartes avec le nom de leur père, frère, ami ou héros du jour. Il y a des gars qui jouent de la musique. Cet enthousiasme me fait verser une larme, c’est rare.
La mise en jambe est parfaite en tout cas pour se préparer à la suite du programme.
Je n’ai rien bu, rien mangé donc je ne m’arrête pas au ravito des Houches. Les douleurs habituelles liées à mes accidents de foot ont progressivement disparu. Bref tout va super bien.
A partir des Houches, les choses sérieuses commencent. On attaque une montée raide de 5KM environ dans la bonne humeur. Il y a toujours beaucoup de monde sur les côtés. Le peloton s’étire, je discute avec un groupe de rares français débordant d’énergie. On profite du coucher du soleil sur la chaîne du Mont Blanc dans notre dos, c’est juste superbe avec toutes ces couleurs orangeâtres. Quel bonheur d’être là. Je double un coureur brésilien il me semble. Il monte en silence sur le côté. Je me rends compte qu’il n’a qu’un seul bras…Quel gars courageux quand on connaît la difficulté de ces ultras et l’importance des bâtons avec de pareils dénivelés. Il nous donne une leçon à tous et nous fait relativiser nos petits tracas quotidiens ridicules. Je pense alors à cet italien amputé d’une jambe et que j’avais doublé dans la verticale du grand Serre 2 ans plus tôt. Il faisait cette montée sèche de 1000m de dénivelé sur 3.1KM (les amateurs apprécieront) à la force de ses béquilles…
Il fait très lourd après cet orage. J’ai l’impression de transpirer comme un bœuf.
On passe le sommet du Délevret sans encombres. La descente commence vers St Gervais. On entend le vacarme qu’il y a 4KM plus bas. On passe par des petits hameaux avec des chalets traditionnels en bois. On est au paradis. Les gens commencent leur soirée dans un paysage de rêve. Je prends une photo des Aravis tellement c’est beau. Je la poste sur le groupe Whatshap. J’ai l’impression que les supporters sont à fond dedans. Je lirai les encouragements plus tard car la descente est dangereuse et la nuit commence à tomber. On m’a soufflé cette idée de créer ce groupe il y a quelques mois. Je l’ai fait d’abord pour me mettre la pression et impliquer des gens que je ne pouvais alors pas décevoir. C’est marrant car ça m’a permis aussi de reprendre contact avec des personnes que j’aurais beaucoup de plaisir à revoir. Des amis d’enfance éparpillés un peu partout dans le monde, des camarades de lycée dont 8 sur 20 de la classe de TC 1988 Pierre-Rouge, la famille, les amis rencontrés au gré de nos déménagements, les collègues de boulot, les anciens voisins…Je me suis habitué à poster des photos le week-end pour faire notamment voir mes spots d’entraînement. J’ai été surpris de l’enthousiasme des supporters pendant la ‘’répétition générale’’ au moment des 90KM du Mont-Blanc en Juin. Certains veillaient la nuit, m’envoyaient des messages très gentils…Ça m’a toujours fait un bien fou et je ne vous en remercierai jamais assez. C’est marrant aussi que la mayonnaise de ce groupe ait aussi bien pris sur cet UTMB. Pratiquement tous les continents sont représentés.
Je double cette fois un concurrent de très très petite taille. Il a l’air de souffrir le martyre le pauvre. L’UTMB risque d’être un long chemin de croix pour lui.
Je suis impressionné par la vitesse à laquelle descendent de nombreux concurrent chinois. Je me dis qu’ils sont soit très bien préparés. Il est vrai que l’ultra-trail a un engouement phénoménal chez eux et qu’ils sont plusieurs centaines au départ à nouveau cette année. Soit qu’ils sont totalement inconscients de ‘’casser de la fibre’’ si tôt dans la compétition. Je les laisse faire de toute façon. Je suis ‘’en gestion’’ sur cet UTMB, je veux juste finir, si possible en bonne santé. Mes proches m’ont persuadé que j’y arriverai sans souci mais je n’ai jamais fait une distance/un dénivelé si importants et à des altitudes pareilles. Pas question donc de jouer au kéké pour doubler et pour épater la galerie comme sur un 20KM ! Je continue sur mon bon petit rythme de toute façon, tranquille comme Basile. Les passages en sous-bois sont désormais très sombres mais je me dis que je vais quand même attendre le ravito pour me mettre en configuration nuit. St Gervais approche. On aperçoit les lumières. On recommence à voir des supporters en amont. C’est fou la motivation que ça donne.
Arrivée à St-Gervais au KM21. On fait une espèce de boucle dans le village surchauffé. Il y a un monde de malade. C’est fou l’engouement qu’il y a autour de cet évènement. Le tour de France !
Il n’est pas encore très tard. Il y a des enfants de partout qui nous tendent leurs mains pour qu’on leur claque une tape. Ils crient, nous encouragent, leurs parents et grand parents aussi. On a presque l’impression d’être des vedettes !
Dans la descente, j’avance d’une foulée rapide. J’entends ‘’Olivier, Olivier’’ sans prêter plus d’attention. Les cris sont insistants et je finis par me retourner. J’ai du mal à y croire, notre Clairette nationale est là avec son ami hollandais David que je reconnais aussi. Je suis tellement surpris et pris dans ma course que je ne m’arrête même pas. Les photos témoigneront plus tard de mon air abruti à ce moment-là ! Elle a fait tant de KM et le con ne s’arrête mais pas ! Heureusement le ravito est très proche et je les retrouve après avoir repris mes esprits, m’être restauré et être descendu de mon nuage. Ils m’encouragent de toutes leurs forces. Je les sens à fond dans le truc, je le vois dans leurs yeux. Ce sont des moments très brefs et d’une incroyable intensité. Je repars plein d’entrain vers les Contamines. Tout roule. Je sais que la team m’attend. J’ai hâte de les voir. Merci Clairette…
Le tronçon de 10KM est plutôt tranquille. On monte légèrement en suivant un cours d’eau puis en passant dans de petits hameaux où les supporters commencent à se faire rare, il est tard désormais.
On sent l’humidité et je me dis qu’on risque de se geler sur les sommets plus tard dans la nuit. Au moment du briefing on nous a parlé d’averses, de vents forts…
Bizarrement je commence à voir des concurrents qui dorment sur des bancs. J’en vois un avec le drapeau chinois dans le dos. Je ne sais pas s’il faisait partie des descendeurs fous vers St Gervais mais il est mal barré le pauvre. Les barrières horaires sont très tendues jusqu’à Courmayeur.
On s’approche des Contamines. Dans la dernière petite montée, j’aperçois mon pote Philippe qui est venu à ma rencontre. Il me chuchote des mots rassurants, me demande si tout va bien. Il est à fond lui aussi. Il connaît le parcours quasiment mieux que moi en passionné de montagne et du Mont-Blanc.
Je retrouve toute la team avec mes beaux-parents qui ne veulent pas en rater une miette, ils m’impressionnent et n’ont à priori pas l’intention de beaucoup dormir ce week-end. Mary et Adrien rentrent avec moi dans la zone d’assistance. Une vraie équipe de pros. Putain c’est impressionnant ! A rendre jaloux les autres concurrents. Je vois dans les yeux d’Adrien et de Mary la fierté de ce qu’on est en train de faire. Je suis si fier d’eux aussi. Adrien n’a pas l’intention de dormir non plus. Je n’avais pas l’impression que cet UTMB le passionnait plus que ça ces derniers mois. Mais il vit l’évènement à 100%. Il me demande comment ça va lui aussi, si j’ai besoin de soupe, d’un massage…Mary me ravitaille en barres salées et en compotes. Elle me remplit les gourdes et m’encourage à nouveau. Je change mon tee-shirt aux couleurs de mon employeur ‘’Venair’’ qui me supporte généreusement chaque année et de l’association ‘’Le petit Matéo’’ à laquelle je pense régulièrement. Ce tee-shirt est gorgé de transpiration qui traduit l’intensité de l’effort. C’est ‘’facile’’ de faire l’UTMB dans ces conditions d’assistance VIP! Adrien finit par m’enduire les cuissots d’huile et se charge de me masser virilement ! Je les quitte assez vite après de précieux derniers encouragements.
Je sens qu’il ne faut pas que je m’éternise car je me suis déjà tourné la cheville droite deux fois et je sens la douleur revenir.
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